mardi 5 mars 2013

Thierry Le Luron : derniers secrets de famille L'enfance, la maladie, le sida : Martine Simon-Le Luron lève le voile sur la vie de son frère, disparu en novembre 1986.

Un perfectionniste colérique, un épicurien généreux, un artiste muré dans une grande solitude, n'ayant que la scène comme échappatoire. Et cette souffrance aussi, celle de la maladie qui le ronge quand il veut encore donner le change devant le Tout-Paris qui bruisse de rumeurs... "Je file me coucher, ma tombe m'attend !" lançait-il dans un éclat de rire à la fin des dîners mondains. On retrouve toutes ces facettes de Thierry Le Luron dans le livre que s'apprête à publier sa soeur Martine, aux éditions JC Lattès, sous un titre qui colle parfaitement au destin fugace du trublion si regretté :La vie est si courte, après tout...

Shooté aux médicaments

Dans une longue interview donnée à Paris Match cette semaine, Martine Simon-Le Luron revient sur ses différents souvenirs qui parsèment cette biographie très intime qu'elle a voulu écrire une fois sa mère décédée. Par pudeur ? Sûrement. Mais aussi pour faire le deuil d'un frère qu'elle ne s'est pas autorisée à longtemps pleurer, tellement Huguette Le Luron fut dévastée par la perte du fils chéri. Il fallait tenir, réconforter, apaiser. Aujourd'hui, Martine se livre pour mieux faire connaître ce frère qui cultivait ses jardins secrets. Et taisait des blessures plus intimes. 
L'enfance d'abord, avec les maladies à répétition, à commencer par une infection qui a failli l'emporter à 9 mois avant qu'il ne soit sauvé in extremis par les antibiotiques. "Il était un survivant, doté plus tard d'une force et d'une résistance étonnantes face à la maladie, raconte Martine Simon-Le Luron à Match. Même sur scène, parfoisshooté à mort. Mon frère a pris tant de médicaments qu'il est devenu difficile de le soigner. Les antibiotiques ne lui faisaient plus aucun effet."

"Thierry est malheureux, il ne se sent pas libre"

Une enfance timide, silencieuse, un peu sauvage, où le jeune Thierry tente de s'imposer par l'humour et les pirouettes, face à une mère, Huguette, qui pouvait se montrer surprotectrice et dure tout à la fois. "Thierry l'a très tôt entendue parler de lui comme d'un surplus, confie sa soeur. Elle ne l'avait pas désiré, même si elle a toujours ajouté qu'elle l'avait aimé dès sa venue au monde." Entre eux, beaucoup de passions ou d'incompréhensions, des brouilles passagères ou des déclarations maladroites. "Elle a félicité un jour son fils en lui écrivant : Le génie de ta mère et la voix de ton père font que ce soir une étoile brille."
Huguette Le Luron finit par comprendre la vie de saltimbanque de son fils, même si elle ne l'approuve pas forcément. "Thierry est malheureux, il ne se sent pas libre, répétait-elle. Il aurait voulu avoir des enfants. Ce milieu du spectacle l'a englouti..." Elle est toujours là, dans l'ombre, à préparer les réceptions du fils prodigue, qui régale le show-biz et les pique-assiettes dans son somptueux pied-à-terre du boulevard Saint-Germain, comme un prince en son palais. "Maman craignait que les problèmes d'argent s'ajoutent à ceux de la part homosexuelle de sa vie, devenue évidente pour elle, explique Martine Simon-Le Luron. J'ai su par maman qu'il avait eu une liaison avec un danseur argentin, Jorge Lago. Moi, je le voyais souvent avec des femmes, et je sais qu'il en a aimé deux. Alors, peut-être était-il homosexuel, peut-être bi..."La soeur de Thierry Le Luron publie un livre confession.

La soeur de Thierry Le Luron publie un livre confession. © CHARLES PLATIAU / AFP

Des efforts "surhumains" pour tromper son monde

Jorge Lago, emporté par le sida, l'ami que Thierry va pleurer. Un jour de 1986, il en parle à sa soeur, de façon allusive, mais elle ne cherche pas à en savoir d'avantage. Il évoque alors "une infection" qu'il aurait contractée, et non un virus. Le mal est là, le ronge. Pour la famille et les proches, il s'agit d'un cancer qui se généralise. "Je pense aujourd'hui que le sida en est peut-être la cause", reconnaît Martine. Pour les autres, on parle d'une fatigue passagère, d'une bronchite ou d'une sciatique... 
Thierry Le Luron lutte en sourdine, tente de maîtriser le corps et la douleur, fait des efforts "surhumains" pour tromper son monde. Les dernières semaines, il se trouve au Crillon, le temps que s'achèvent des travaux dans son appartement rue du Cherche-Midi. Le voilà à l'abri des regards pour livrer son dernier combat. Il n'en peut plus, il a compris, il refuse cette chimio encore plus forte que lui conseille le Pr Schwartzenberg. "La nuit de son décès [le 13 novembre 1986, NDLR], raconte sa soeur, j'étais dans une pièce près de sa chambre. Il ne voulait pas que je le voie, je l'ai entendu dire : Non, non... C'était très dur pour moi, mais j'ai compris qu'il souhaitait que personne ne voie son corps, celui d'un enfant malade, amaigri, méconnaissable, m'a dit son médecin."

La dernière lettre

A l'époque, la famille n'évoque toujours pas le sida. "L'idée n'a effleuré personne. Maman s'est posé la question lorsque certains journaux, après le décès de Thierry [officiellement mort d'un cancer des cordes vocales, NDLR], y ont fait référence. Mais à ses yeux, peu importait. Son fils était mort." 
La même année, Huguette Le Luron avait reçu une longue lettre émouvante de son garçon. Sept pages pour tenter de tout se dire, ou du moins l'essentiel, sans doute encore à demi-mot. Martine l'a lue une seule fois. "Il confiait que seule la scène l'avait rendu heureux, qu'il s'était beaucoup battu pour arriver à ce niveau, qu'il avait très peu d'amis." Le reste appartient à l'éternité. La dernière missive repose désormais dans le cercueil de leur mère.

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