dimanche 3 mars 2013

#lille #police «Un policier m’a donné des gifles, cinq en tout»

De gauche à droite: Abu Nasser Siddique, Abul Bashar et Mohammad Kamrul, les trois vendeurs de roses de Lille qui ont porté plainte.
De gauche à droite: Abu Nasser Siddique, Abul Bashar et Mohammad Kamrul, les trois vendeurs de roses de Lille qui ont porté plainte. (Photo Aimée Thirion pour Libération.)
  •  Des agents de la police aux frontières ont été mis en examen à Lille pour avoir racketté des vendeurs de roses bangladais demandeurs d’asile.

    «Le vrai contrôle d’identité, c’est quand ils te demandent tes papiers. Le faux, c’est quand ils t’emmènent dans un coin sombre, et te demandent de vider tes poches. Si tu n’as pas d’argent dans tes poches, ils te demandent où tu habites, et c’est chez toi qu’ils volent», racontent Mohammad Kamrul, Abul Bashar, et Abu Nasser Siddique, vendeurs de roses bangladais. Le procureur de la République de Lille, Frédéric Fèvre, a obtenu le placement en détention hier soir de deux membres de la police aux frontières (PAF) qui auraient racketté des vendeurs pendant près d’un an. Les deux hommes, un adjoint de sécurité de 24 ans et un gardien de la paix de 36 ans, ont été mis en examen pour «extorsion de fonds, violences aggravées, et atteinte arbitraire à la liberté».
    Mohammad Kamrul détaille : «C’était sur le parking du théâtre Sébastopol, à Lille. Ils m’ont fouillé, ils ont trouvé 7 euros dans ma poche, ils m’ont dit : "Où tu dors ?" "Where do you sleep ?"» Il refuse de répondre. Les policiers le font alors monter dans leur voiture. «Je pensais qu’ils me conduisaient au commissariat, mais non, ils se sont éloignés de la ville. J’ai commencé à avoir peur. Ils se sont arrêtés au bout de vingt minutes, dans la campagne, il n’y avait personne. L’un des deux m’a donné des gifles, cinq en tout. Ils ont gardé mes 40 roses.» Il a fait à pied la vingtaine de kilomètres qui le séparaient de Lille. Vingt jours plus tard, son œil est encore rouge.
    «Coups de pied». Abu Nasser Siddique, lui, s’est retrouvé avec les deux représentants des forces de l’ordre, en dehors de la ville, délesté une première fois de 35 euros. La seconde, il a refusé de payer. «Je me suis retrouvé par terre dans la neige, j’ai reçu des coups de pied»,assure-t-il. Abul Bahar affirme à son tour : «Quand ils m’ont emmené chez moi, ils ont trouvé de l’argent sous une pile de vêtements. Ils ont dit : "Allez tous dans la cuisine", et puis ils ont déclaré que la fouille était finie. Quand je suis rentré dans la chambre, 250 euros avaient disparu.»
    Le premier policier nie tout en bloc, le second reconnaît «une partie des faits» , indiquent les services du procureur, qui n’a pas retenu l’histoire des coups de pied. A ce jour, quinze faits et six victimes sont recensés, et le racket était compris entre 7 et 250 euros à chaque fois. Les trois vendeurs de roses estiment qu’ils ont été rackettés une fois pour l’un, deux fois pour le deuxième, et trois fois pour le dernier, de 400 euros en tout.
    Selon un Bangladais qui assurait la traduction vendredi chez Me Quentin Lebas, le défenseur des trois hommes, il y en a bien plus.«Deux autres vendeurs de roses ont déposé plainte auprès de l’Inspection générale de la police nationale. Ils ont été rackettés, 15 fois pour l’un et 25 fois pour l’autre, pour une somme totale autour de 3 000 euros», assure-t-il. «C’est un métier très dur, explique Mohammad Kamrul, tu travailles la nuit, sept jours sur sept entre 19 heures et 3 heures du matin, tu gagnes 1,10 euro par fleur vendue, soit 250 à 300 euros par mois, dont une centaine d’euros partent pour le loyer. On n’a aucun autre revenu.»
     «Vulnérables». Demandeurs d’asile, ils n’ont pas le droit de travailler en attendant la réponse de l’Office français de protections des réfugiés et apatrides (Ofpra). Ils n’ont pas l’allocation de 330 euros mensuels, soit parce que leur demande est en réexamen, soit parce que l’allocation leur a été refusée.
    Ils racontent que le bruit courait que deux policiers rackettaient.«Personne n’osait réagir, précise leur avocat. Ils sont très vulnérables. Et ils craignaient de se jeter dans la gueule du loup en se plaignant à des policiers des faits commis par d’autres policiers.» Mohammad Kamrul ne pensait pas «vivre ça» en France : «Je suis venu ici parce que, dans mon pays, l’Etat ne me protège pas.»
    Les policiers risquent sept ans de prison et 100 000 euros d’amende. Bruno Noël, porte-parole du syndicat de gardiens de la paix Alliance dans la région se dit «indigné par les faits reprochés» à ses collègues, et craint «que l’image de l’institution soit entachée. S’ils ont fauté, que la justice fasse son travail». Abul Bahar insiste : «Les autres policiers de la PAF sont très bien. Quand on les croise dans la rue, ils nous demandent régulièrement si ça va, si notre travail ça va.» Mohammad Kamrul, qui a dû, après l’agression, arrêter de travailler, a des dettes aujourd’hui.«Environ 400 euros.» Presque un mois et demi de salaire.

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