samedi 23 mars 2013

Ecole en bateau : le fondateur Léonide Kameneff condamné à douze ans de prison


Léonide Kameneff a été reconnu coupable de viols et agressions sexuelles de cinq enfants.

Le fondateur de l'Ecole en bateau, Léonide Kameneff, a été condamné, vendredi 22 mars, à douze ans de réclusion criminelle par la cour d'assises des mineurs de Paris, qui l'a reconnu coupable de viols, tentative de viol et d'agressions sexuelles de cinq enfants dans les années 1980 et 1990.

Le parquet avait requis dix à douze ans de réclusion contre l'instigateur de ce projet pédagogique alternatif, âgé de 76 ans, qui avait présenté dans la matinée ses "excuses à ceux à qui [il a] fait du mal". Deux ex-équipiers ont été condamnés respectivement à six ans de prison et à cinq ans avec sursis. Un troisième, ancien élève de l'école, âgé de 17 ans au moment des faits, a été acquitté.

Les quatre accusés étaient poursuivis pour viols et agressions sexuelles sur neuf enfants entre 1981 et 1994, aujourd'hui des adultes âgés de 33 à 46 ans. Appelé à la barre pour une dernière prise de parole vendredi matin, Léonide Kameneff avait déclaré : "Je ne suis pas en situation de demander pardon (...), le pardon ça ne se demande pas, ça s'octroie."
Pendant trois terribles semaines, les plaignants ont livré à la barre des témoignages poignants sur "l'emprise" exercée par les encadrants, notamment à bord du Karrek Ven, dans un climat où la nudité et les relations sexuelles entre adultes et enfants étaient valorisées.
"UNE PÉDOPHILIE EN COL BLANC"
"Le sexe était devenu l'étalon pour l'intégration à l'aventure", a accusé l'avocat général dans son réquisitoire. Derrière "la vitrine incroyablement rutilante" de l'Ecole en bateau, sujet de nombreux reportages de presse ou de télévision, sévissait "une pédophilie en col blanc", a déclaré l'avocat des parties civiles.
"L'attirance pédophile de Léonide Kameneff était bien antérieure à l'Ecole en bateau et aux événements de Mai-1968", a conclu la cour d'assises dans ses motivations. "Les viols et les agressions sexuelles commis sur de très jeunes garçons pendant plus de vingt ans ne s'inscrivent nullement dans le contexte d'une époque prétendument permissive, mais bien dans le cadre d'une sexualité déviante", a-t-elle jugé.
 "LES AYANT TROP AIMÉS, VOUS LES AVEZ MAL AIMÉS"
Près d'une trentaine d'autres anciens élèves, parmi les centaines ayant participé entre 1969 et 2002 à cette aventure pédagogique qui souhaitait offrir aux jeunes une autre manière d'apprendre, ont aussi dénoncé des abus sexuels, mais ces faits sont prescrits.
"J'ai pris conscience peu à peu au cours de ce procès des souffrances que j'avais causées", a encore déclaré vendredi Léonide Kameneff. "J'ai la certitude, aussi énorme que cela puisse paraître, qu'il y avait de l'amour" dans la relation de M. Kameneff avec ses élèves, a plaidé jeudi son avocat, Me Yann Choucq. Mais "les ayant trop aimés, vous les avez mal aimés", a-t-il lancé à son client.
Son ancien bras droit, Bernard Poggi, 60 ans, condamné à six ans ferme, avait demandé "pardon""même si c'est peut-être trop tard". A l'audience, il a révéléavoir lui-même été abusé par Kameneff à l'âge de 12 ans.
UN "PÉDOPHILE, UN PRÉDATEUR, UN SALOPARD"
Alors que ce dernier s'est retranché pendant une bonne partie du procès derrière l'idéologie libertaire des années 1970, récusant fermement le terme de "pédophilie", M. Poggi a admis avoir été un "pédophile, un prédateur, un salopard". Ce père de trois enfants a tenté de convaincre la cour qu'il avait changé depuis.
Jean-François Tisseyre, 58 ans, un autre encadrant, aujourd'hui lourdement handicapé, contestait le viol qu'on lui reprochait. Il a été condamné à cinq ans avec sursis. Enfin, un autre "enfant abusé devenu abuseur", G. C, 39 ans, accusé de viols et d'agression sexuelle alors qu'il était lui-même élève de l'Ecole en bateau, et également partie civile dans ce dossier, a été acquitté.



Ecole en bateau : « Parents, où étiez-vous? »

On les attendait avec un mélange de curiosité malsaine et d'interrogations profondes. A quoi ressemblent-ils, qui sont-ils, ces parents qui hier, ont choisi d'envoyer leurs  enfants âgés de 10 à 15 ans à l'Ecole en bateau ? Ressemblent-ils aux nôtres ? Pourrions-nous leur ressembler ? Comment affrontent-ils leur culpabilité ? Ces questions, on avait l'impression de les voir tourner aussi, et surtout, dans la tête des six jurés citoyens et des trois juges professionnels qui composent la cour d'assises de Paris, lorsque Gilbert K. est venu témoigner à la barre.
Il est enseignant à la retraite. Ses trois fils ont été "pensionnaires" de l'Ecole en bateau entre 1986 et 1991. Ils sont aujourd'hui assis au banc des parties civiles, au procès de Léonide Kameneff et de trois autres membres de l'association, accusés de viols et d'agressions sexuelles sur mineurs.  L'aîné a passé cinq ans à naviguer, le deuxième quatre et le troisième une année.
Parce qu'il "n'était pas convaincu que l'école traditionnelle était la seule bonne solution" pour le développement de ses enfants, Gilbert K. suivait avec attention ce qui s'écrivait sur les écoles alternatives. Le projet de l'Ecole en bateau, qu'il avait découvert dans la revue Autrement, l'avait séduit. Après un "stage" de quelques semaines à bord d'une péniche, son fils cadet, alors âgé de 9 ans, avait été jugé apte pour l'aventure. Du coup, l'aîné avait été tenté lui aussi. "Je ne me voyais pas refuser à l'un ce que j'avais accordé à l'autre", dit Gilbert K.. Il les laisse alors rejoindre le bateau, qui mouillait en Méditerranée. "Je ne me sentais pas propriétaire de mes enfants", il cite Khalil Gibran, "Vos enfants ne sont pas vos enfants..." Il dit encore : "Je me voyais comme un tremplin pour les lancer dans la vie. Hélas, le tremplin..."
Pendant toute cette période, son fils aîné, F., ne revient qu'une fois à la maison, B., le cadet, trois fois. "Nos enfants nous manquaient, mais nous étions tellement heureux à l'idée qu'ils menaient une vie aussi enrichissante." Il y avait bien, de temps à autre, ces petites tensions qui l'opposaient à l'association. "Nous sentions bien que nous n'étions pas bienvenus. La doctrine était que les parents ne lâchaient leurs enfants qu'au bout d'un élastique et qu'il fallait les libérer". Mais rien de sérieux ne vient troubler la "pleine confiance" que Gilbert K. accordait alors au projet de cette école alternative.
D'autant moins, explique-t-il, qu'après leurs années passées sur le bateau, ses trois  fils reprennent brillamment le cours de leurs études. Ecole normale supérieure d'Ulm pour l'un, école d'ingénieur pour l'autre, Sciences Po et Ecole nationale de la magistrature pour le troisième.
Et puis, un jour de 2001, son fils aîné vient le voir. Il a "quelque chose à lui dire". Et il lui raconte que, pendant toutes ces années, son frère et lui ont été victimes d'agressions sexuelles de la part de Léonide Kameneff et d'autres adultes à bord du bateau. B. parle à son tour. Il date sa première agression sexuelle de quinze jours après son arrivée à bord, il avait à peine 10 ans.
Ce père demande alors au président Olivier Leurent l'autorisation de lire les passages d'une lettre qu'il a reçue un peu plus tard de l'un de ses fils. Une confession de seize pages, un long cri d'une violence inouïe, que Gilbert K. lit à la barre en détachant lentement chacun de ses mots.
F. y décrit un "climat de violence psychologique absolue". "Les enfants se trouvaient seuls au monde, physiquement et psychiquement. Pas de visite. Pas de téléphone, aucun moyen de se tourner vers le monde connu. Les mots ‘papa’ et ‘maman’ étaient effacés, les parents étaient dénigrés. Les enfants n'avaient d'autre choix que d'accueillir les bras des adultes qui se tendaient. C'était un monde où la seule issue était la soumission." Il écrit aussi que Léonide Kameneff ne cessait de vanter à bord"la civilisation grecque ancienne qui célébrait les relations entre adulte et enfant".
Le père poursuit la lecture de la lettre de son fils : "La pédophilie était normalisée, car tout le monde était censé être adulte, donc responsable, donc consentant. Le maître caressait, masturbait et l'enfant faisait de même au maître. Et cela se répétait régulièrement, très régulièrement. Ah ! ils s'étaient créé un monde parfait, ces porcs ! Une petite bouche de 10 ans sur le sexe d'un homme de 40 ans!" 
Dans son texte, le fils parle de lui à la troisième personne. Il écrit : "Il pensait qu'il fallait qu'il porte sa part de responsabilité. Il pensait qu'il fallait juste serrer les dents." 
Et puis, soudain, de la même voix lente, presque glacée, comme s'il voulait faire résonner encore plus fort les mots terribles de son fils, Gilbert K. lit cet extrait :"Parents, où étiez-vous ? Quelle folie vous a poussés à abandonner vos enfants à n'importe qui ? Sur ce bateau où vous nous avez envoyés, mes frères et moi, sans le moindre garde-fou, sans contrôle ? Ce n'est pas de l'inconscience, c'est de l'irresponsabilité !"
Gilbert K. replie la lettre et la glisse dans sa poche. Il se tourne vers ses fils, assis derrière lui, à côté de leur avocat.
– J'ai mis longtemps à comprendre. Je sais que le pardon ne se décrète pas. Mon vœu le plus cher est que vous soyez heureux.
Il se tourne, de l'autre côté cette fois, et plonge ses yeux dans ceux des accusés.
– Et à vous, messieurs. Vous qui ne pouvez pas dire, 'je ne savais pas'. Avez-vous encore le culot de vous mentir à vous-même, de vous abriter derrière de pseudo théories fumeuses ? On a d'abord une pratique et ensuite, on invente une théorie pour la justifier." 
Le président Olivier Leurent reprend la parole.
– Personnellement, je n'ai pas de question à poser. 
Du regard, il interroge l'avocat général, les parties civiles et les avocats de la défense. Tous se taisent.




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