lundi 4 mars 2013

#andrieux #guerini A #Marseille, une générosité très suspecte


 La députée PS Sylvie Andrieux aurait mis en place dans des cités un système de subventions d’associations fictives dans un but clientéliste.


La justice marseillaise débute ce matin un long plongeon dans le système clientéliste qui arrosait les quartiers Nord de la cité phocéenne, ou plutôt certains de leurs habitants. Ce premier rendez-vous de la semaine entre le PS marseillais et les juges (1) concerne 22 personnes, dont la députée socialiste Sylvie Andrieux, soupçonnée de détournement de fonds publics au bénéfice de personnes influentes, et parfois peu recommandables, dans les cités. Elles montaient des associations fictives et touchaient des subventions. Cela finançait leur train de vie, en échange de quoi elles garantissaient la paix sociale, accompagnaient les élus, faisaient voter pour Andrieux. Puis quatre ans d’instruction ont délié les langues, dans les cités et au conseil régional.
Pouvoir d’achat. L’un des plus bavards a été le plus proche collaborateur de la députée, également vice-présidente chargée de la politique de la ville au conseil régional de 1998 à 2009. Roland Balalas (fils d’un fondateur du FN marseillais rallié au Parti socialiste) était son attaché parlementaire et le secrétaire général du groupe PS, qu’elle présidait depuis 1992 à la région. Elle lui avait confié, a-t-il expliqué aux enquêteurs, un secteur dans lequel il devait asseoir sa notoriété, en trouvant des relais. A la Busserine, cité difficile, il a ainsi misé sur Boumédienne (40 ans), membre d’une famille bien connue du quartier et des services de police. Condamné à plusieurs reprises (violences volontaires, séquestration, escroquerie, etc.), Boumédienne tenait en sous-main une boîte de nuit pour le compte d’un aîné, gérant d’une brasserie fréquentée par des membres influents du milieu marseillais, lorsqu’il s’est reconverti dans l’associatif lucratif en 2005, sur les conseils de Balalas. Les statuts de sa première structure, Prédi Nord, promettaient de redonner «un pouvoir d’achat à des personnes dans la détresse». Mais l’association garantissait surtout le pouvoir d’achat de Boumédienne, qui a mis des prête-noms à la tête d’associations fictives, monté des dossiers de demandes de subventions, fausses factures à l’appui.
Le Conseil régional payait, et, avec cet argent, les associations réglaient une partie des dépenses personnelles de Boumédienne et de ses proches. Elles achetaient régulièrement des voitures. Une Mercedes classe A par exemple, pour l’une de ses sœurs. Lui roulait en coupé Mercedes, loué par une autre structure. Une partie des subventions partait sur les comptes de connaissances, qui lui reversaient l’argent en liquide. En moyenne 5 500 euros par mois, qu’il ne voulait pas voir apparaître officiellement. A l’époque, Boumédienne dédommageait l’une de ses victimes, lui versait péniblement 100 euros par mois. «Si j’avais présenté une fiche de paie de 5 500 euros, j’aurais dû rembourser bien plus», a-t-il confié aux policiers. En échange des subventions, il accompagnait Sylvie Andrieux dans le quartier, poussait au vote. Lorsqu’il y avait des journalistes ou un débat, il devait intervenir : «Je devais dire que j’étais content de l’action socialiste dans le quartier de la Busserine.»
entrepôt. Dans un autre quartier, le gérant d’un taxiphone a été subventionné. Jusqu’en 2001, Benyoub était pourtant considéré comme affilié à la droite. Il avait même fait campagne contre Sylvie Andrieux.«Comme c’est quelqu’un qui avait fait le bordel dans son quartier, explique Roland Balalas, j’en ai parlé à Sylvie Andrieux, qui préférait l’avoir avec, plutôt que contre. La contrepartie de ce retournement était de lui verser les subventions qu’il demandait.» Benyoub a ainsi touché 320 000 euros de la région, récupéré 6 600 euros par mois en liquide, et probablement fait financer par la région l’équipement de son taxiphone ainsi que le snack de son frère. Des factures remboursées mentionnent un terminal de cuisson, des véhicules, un entrepôt frigorifique… Comment une collectivité peut-elle subventionner ainsi des associations à peine créées présentant de telles factures ? Quelques hauts fonctionnaires expliquent qu’au conseil régional Paca, si les actions associant d’autres partenaires étaient soigneusement contrôlées, une deuxième ligne budgétaire - mise en place bien avant l’arrivée de Sylvie Andrieux - distribuait d’autres subventions (40% du montant total), sans contrôle. C’était la ligne «R950». Celle des «dossiers signalés», c’est-à-dire soutenus par des élus. L’instruction a montré que Sylvie Andrieux en consommait les trois quarts, qu’elle disposait de sa propre liste, baptisée «CA», dont l’enveloppe était négociée dans le bureau du directeur de cabinet de Michel Vauzelle, le président (PS) de la région Paca. La pratique n’est pas nouvelle, et ne concerne pas que la gauche.
Abstention.En 1992, lorsque Jean-Claude Gaudin, président du conseil régional, avait mis fin à six ans d’alliance avec le FN, ses troupes ne disposaient que d’une majorité relative. Pour faire passer certains dossiers, son directeur de cabinet négociait l’abstention socialiste avec Sylvie Andrieux, présidente de groupe. En échange d’«enveloppes financières» pour les dossiers qu’elle soutenait, disent d’ex-fonctionnaires.
La députée conteste, assure que «tout était transparent». Elle ajoute que cette ligne R950 a permis «des négociations avec tous les partis». Ensuite, quand en 1998 la gauche est devenue majoritaire et Sylvie Andrieux vice-présidente chargée de la politique de la ville, elle aurait demandé à ses collaborateurs, selon Roland Balalas, «de faire savoir dans les quartiers défavorisés qu’en allant voir Sylvie Andrieux ou ses collaborateurs, c’était plus facile que d’aller voir à la ville de Marseille ou des élus de droite». Les demandes n’ont alors cessé d’augmenter. Les services dénonçaient régulièrement ces saupoudrages «à des fins électorales». Plusieurs ont demandé, dès 1998, des «critères précis»pour la ligne R950. Sylvie Andrieux répond que cette fameuse ligne était « territorialisée sur des quartiers difficiles». Pourtant, sur un document récupéré par les enquêteurs, un mot écrit de sa main défend ainsi les subventions accordées à une association de parents d’élèves de Pointe-Rouge, quartier favorisé : «Important, maternelle de ma fille».
«Trahie». Une fonctionnaire a fini par signaler par mail, en juin 2007, une série d’associations présentant des fausses factures. Sylvie Andrieux l’aurait alors appelée, furieuse. A l’époque, l’élue répétait que l’administration n’avait pas à décider qui devait être financé ou non, que c’était du ressort des élus. Aujourd’hui, elle se défend ainsi : «Mon rôle d’élue n’était pas d’aller vérifier ce que les associations font sur le terrain. C’était aux services de le faire.» La députée affirme avoir été«abusée et trahie» par son attaché parlementaire. Elle n’aurait découvert qu’avec l’instruction ces «choses monstrueuses». Pourtant, quatre autres collaborateurs du groupe socialiste affirment qu’ils s’étaient plaints auprès d’elle de ce système qui les «écœurait».
En février 2007, sa cousine germaine, embauchée par son entremise, lui avait même transmis un tableau récapitulant les éléments troublants au sujet des fausses associations, qu’elle a continué de soutenir. Renvoyée devant le tribunal pour «détournement de fonds publics», la députée rappelle qu’elle n’avait pas la signature, assure qu’elle avait «autant de pouvoir que la reine d’Angleterre». Elle tente de faire endosser la responsabilité aux services du conseil régional et à Michel Vauzelle, dont le pouvoir est, selon elle, «concentré». Ce dernier a répondu devant le juge que Sylvie Andrieux avait délégation de pouvoir pour la politique de la ville. Elle ne signait pas, mais décidait beaucoup. La députée ajoute qu’elle ne s’est pas enrichie dans cette histoire. De fait elle est accusée «seulement» de détournements à des fins électorales. Et devra se montrer plus convaincante devant les juges pour s’en sortir.
(1) Jean-Noël Guérini, président du conseil général, est de nouveau convoqué demain. Il est soupçonné d’avoir illégalement fait licencier un collaborateur, le député Jean-David Ciot, pour lui permettre de toucher des indemnités de chômage tout en se présentant aux législatives de juin 2012.



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Lentement mais sûrement, le juge marseillais Franck Landou entend mener son instruction jusqu'au bout, compte tenu notamment des divers progrès consentis par l'enquête. Le dossier totalise désormais plus de 10 000 cotes et de nouvelles auditions ont repris depuis quelques jours, qui visent à préciser le rôle des principaux responsables d'associations qui auraient bénéficié de subventions indues du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d'Azur. Parmi elles, des structures qui ont pour noms Predi Nord, Octet Formation, Sport Image, mais aussi Follow Up, Labellapaca ou Le Lieu.
Mais ces auditions visent surtout à cerner le système général de la fraude présumée aux subventions. Du coup, "le dossier pourrait franchir un nouveau palier. Il est bientôt complet", assure-t-on de source proche de l'enquête. 342000€ de subventions distribués à une association, 109 000€ à une autre: les diverses structures aux objets improbables et à l'activité souvent fictive ont permis de financer le train de vie de ses dirigeants. "Je gardais l'argent des associations pour moi", a raconté un mis en examen.
"J'ai flambé, j'ai dépensé sans compter", n'a pas caché un autre. L'un d'eux a expliqué aux enquêteurs comment il achetait des véhicules au nom de son association pour les revendre ensuite à des tiers, des ordinateurs et même une pompe à chape liquide, comment il encaissait 5500 euros de salaire mensuel, versé à un intermédiaire qui lui reversait ensuite l'argent en espèces, comment "les factures présentées à la Région ont été gonflées pour que l'association ait plus d'argent", comment encore des intermédiaires étaient commissionnés sur certains marchés, entre 4000 et 8000€ selon leur intervention. "C'est moi qui ai expliqué comment monter les dossiers", a-t-il reconnu.
Au total, entre 2005 et 2007, quelque 700 000 € de subventions auraient été détournés. L'instruction est ouverte pour "détournements de fonds publics, escroqueries, recels, abus de confiance et faux". "Je ne comprenais pas que l'argent public puisse être dépensé d'une manière aussi dispendieuse", a raconté sur procès-verbal un membre du groupe PS. Des cadres ont expliqué comment les dossiers "remontaient automatiquement" au plus haut niveau, comment ils étaient "validés". Un chargé de mission a même parlé de "devoir de rendement", qui n'avait rien d'autre que "des visées électoralistes". La députée PS Sylvie Andrieux, dont le nom est cité dans la procédure, n'a à ce jour pas été entendue.

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