dimanche 24 juillet 2011

"J'AI PERDU TRÈS VITE LE GOÛT DE L'ADRÉNALINE" Hervé Ghesquière, reporter de guerre, ex-otage

Retenus en otage pendant plus de 500 jours en Afghanistan, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier sont devenus les symboles d'un journalisme qui tente d'échapper à l'emprise de l'armée, pour enquêter sur les réalités du terrain. Mais cette image reflète-t-elle la réalité de leur travail ? Questions à Hervé Ghesquière, journaliste à France 3, ex-otage en Afghanistan, invité exceptionnel de cette deuxième émission de notre série d'été, "La guerre en f@ce".

L'émission est présentée Daniel Schneidermann, préparée par Lucie Desvaux, Marion Mousseau et Dan Israel,
et déco-réalisée par François Rose
La vidéo dure 1 heure et 12 minutes.
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"Déclic". C'est le film Under Fire de Roger Spottiswoode (1983), qui a décidé Hervé Ghesquière, alors adolescent, à devenir reporter de guerre. Onze ans plus tard, il est en ex-Yougoslavie, puis au Cambodge, en Irlande du Nord, au Rwanda, en Irak, et aujourd'hui en Afghanistan. "Ce n'est pas un palmarès", précise-t-il. Ghesquière assure que l'image d'Epinal qui l'avait séduit, le goût de "l'adrénaline" et du danger, ont cédé le pas à la volonté d'expliquer et de décrypter les conflits.
Alors pourquoi continuer à prendre des risques, s'il s'agit avant tout de décrypter? Pour Ghesquière, le conflit est un "paroxysme" : "dans l'idéal, il faudrait y aller avant, pendant et après". Car "derrière la guerre, il y a toujours des éléments politiques, économiques, ethniques". Interpellé par Daniel sur la représentation occidentale de la guerre en Afghanistan, il explique qu'il s'agit, selon lui, moins d'une guerre des talibans contre l'OTAN que d'une guerre "afghano-afghane". (acte 1)
Après avoir revu certaines des images tournées avec Stéphane Taponier en Afghanistan (diffusées par France 3 pendant leur captivité), notre invité revient sur les conditions de leur tournage, en décembre 2009. Dans le cadre d'un reportage pour un numéro de "Pièces à conviction", les deux journalistes étaient "embedded" avec l'armée française. Une situation qui présente certains inconvénients, comme le raconte Ghesquière.
Rappelant que Taponier et lui ont déjà été "taxés d'irresponsables, d'amateurs", il précise qu'il ne veut pas "créer de nouvelles polémiques", mais explique tout de même qu'il est difficile pour les journalistes de travailler avec l'armée française. Notamment parce que celle-ci les "balade d'un groupe (de soldats, ndlr) à l'autre" afin, selon Ghesquière, d'éviter que se crée un lien de confiance entre soldats et journalistes.
Sans ce "lien de confiance", difficile d'obtenir des réponses non "stéréotypées" à certaines questions, celles qui touchent au sens de l'engagement de la France en Afghanistan par exemple. Et, comme le souligne Daniel et l'admet Ghesquière, la frontière reste alors "ténue" entre communication et journalisme. Ghesquière souhaite néanmoins voir leur reportage programmé par France 3. A suivre. (acte 2)
Confronté à des images de la RTF en 1959, et de France 2 en 2008, qui montrent la permanence des représentations d'une guerre à l'autre, de l'Algérie à l'Afghanistan, le reporter refuse d'y voir une langue de bois au service de l'armée française... Tout en soulignant les "limites" du format généralement proposé par la télévision.
Et les talibans ? Ghesquière raconte que sa longue détention a changé son regard sur eux, et évoque des "conversations surréalistes" avec certains d'entre eux : le dernier de ses geôliers disait avoir fait une "dépression" et souhaiter que la guerre se termine. Même si "le syndrôme de Stockholm, [il] ne connaît pas", le reporter affirme qu'il se crée de véritables "relations humaines" entre les otages et les geôliers.
Arrivons-en à l'épisode de leur capture. Pourquoi Taponier et lui sont-ils sortis du giron de l'armée? Ghesquière explique qu'il leur fallait se rendre sur l'axe Vermont - la fameuse route où ils ont été enlevés par des talibans le 30 décembre 2009 -, afin de recueillir "l'opinion" des populations locales. Cette route, qui représente un enjeu stratégique et militaire important, devait en effet être "le fil rouge" de leur reportage. Tout à fait conscient qu'il s'agissait d'un "nid de guêpes", le reporter assure avoir pris les précautions nécessaires (en utilisant une voiture banalisée, par exemple). Il maintient que l'armée française n'a jamais essayé de dissuader les deux journalistes d'entreprendre ce reportage.(acte 3)
Quant à l'énervement suscité par leur enlèvement au sommet de l'Etat et exprimé par Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée, et Jean-Louis Georgelin, alors chef d'état-major des armées, l'ex-otage l'explique de manière "assez simple". Pour lui, en prétendant avoir prévenu Ghesquière et Taponier, décrits comme recherchant "le scoop à tout prix", l'armée "ouvre le parapluie": elle se couvre en chargeant les journalistes. Car, selon Ghesquière, l'énervement du président de la République est d'abord dirigé contre l'armée, censée contrôler l'axe : "A partir du moment ou Nicolas Sarkozy, chef suprême des armées, apprend que des journalistes en reportage sont enlevés trois, quatre heures après leur présence, seuls, sans filet de sécurité, sans l'armée, sur une route de Kapisa (province afghane, ndlr), il se dit «Mais cette route est controlée par qui? par l'armée française?»". Une explication inédite de l'irritation du pouvoir.
Ghesquière fait aussi remarquer que Georgelin brise une "règle d'or des gouvernants" quand il annonce le coût des opérations de libération des otages. "Je trouve ça très étonnant et, j'avoue très franchement, assez choquant", ajoute-t-il.
France Télévisions a-t-elle les moyens de travailler sérieusement à l'étranger? La réponse de Ghesquière est mitigée. Il souligne que "Pièces à conviction" lui a permis de travailler dans des conditions exceptionnelles en lui accordant "beaucoup de temps" (31 jours), mais rappelle que les émissions de ce type sont "de plus en plus courtes" et "de plus en plus rares". Par ailleurs, France Télévisions dispose de neuf bureaux à l'étranger : pour Ghesquière, il en faudrait au moins "une quinzaine".
Reste que, du point de vue du journaliste, la place accordée aux sujets tournés à l'étranger dans les JT ne correspond pas toujours à leur importance réelle. Interrogé sur la hiérarchie de l'information à la télévision par Daniel, qui prend l'exemple d'un sujet sur la prison d'Abou Ghraib diffusé seulement à la vingtième minute du 13 heures, Ghesquière lance qu'il "voudrait que ça change". Et le reporter se prend à rêver d'un JT de France 2 qui aurait le "culot d'oser", de "faire autre chose que du Pernaut". (acte 4)

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Acte 1
Acte 2
Acte 3
Acte 4

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